Galeries

Cellule / corps dans l’espace

. Cette incitation proposée par Pascale Weber nous emmène vers la relation du corps-cellule relié à d’autres corps-cellules ; un corps particulier en contact avec un-des autre-s corps particuliers.
De la nature organique d’une cellule à la réalité existentielle et relationnelle des individus entre eux ou avec des autres éléments.

Ainsi l’artiste Liu Bolin, qui fait œuvre photographique de sa fusion dans le paysage, une recherche sur l’identité, le lieu, et la société, dans sa série « Hide in the city » (2005-2010).
Le rapport au corps en performance, avec Jerzy Grotowski, réformateur du théâtre du XXe siècle et fondateur du théâtre physique, théâtre « pauvre » qui refuse le maquillage, les effets spéciaux, les décors, et entraîne les comédiens à intégrer leur personnage de tout leur corps : un training très physique, qui s’intéresse aussi à muscler le visage, à la distordre, à ce que le comédien crée son propre masque, sans artifices. Grotowski qui a créé son théâtre itinérant, qui parcourt les chemins et s’arrête au lieu qui lui convient. Consulter ici  un document des archives de l’Ina.
Pascale Weber nous présente également un de son projet interactif Nymphæa Alba Ballet à Taipei, où les fleurs nénuphars en réseau se déplacent en interaction avec les visiteurs et des stations météos d’autres régions du monde. Une réflexion sur le vivre ensemble, à laquelle on associe volontiers cette pensée : « Un battement d’ailes de papillon peut entraîner un raz-de-marée ».

Nous sommes ensuite invités à travailler ensemble sur les échelles de perception du corps dans l’espace, et sur la notion de cellule, individuelle et pourtant connectée aux autres.

JL : En imaginant un espace pour les cellules à « habiter », d’après un lieu existant mais non défini géographiquement, un duo de boites en pleine nature, lesquelles étaient mentionnées dans un article précédent (ici), et qui serviront de base à la réflexion de l’ensemble du groupe.
Benjamin, Lin, Martine et moi-même nous sommes rejoints sur une discussion pour cette incitation, en un lancé d’idées et de références sur le rapport du corps à l’espace. Rapports à l’autre, au temps, à l’espace, nous orientent aussi vers Anri Sala, Lars Von Trier, Lucy Orta et ses vêtements collectifs, la lumière avec James Turrel et Olafur Eliasson, et l’installation récente « Rain room », des artistes Florian Ortkrass, Stuart Wood & Hannes Koch, du groupe Random International, présentée à la Barbican à Londres.                           en référence au projet

Ensemble, nous avons développé des idées sur les corps-cellules dans l’espace de la grande boite noire, à l’arrêt, en déplacement, et leur mise en exergue dans l’espace par des jeux de lumières qui suivent les mouvements des différents corps-cellules (douches pour cellule, veilles et mémoires lumineuses du mouvement d’une/des cellules et de leurs déplacements).notes et croquis projet

L’idée est que les corps-cellules réparties dans l’espace, activent des capteurs de lumière répartis en grille au plafond de la salle, lesquels vont éclairer en douche chaque cellule se déplaçant, permettant de suivre son parcours au fur et à mesure.
Ainsi, le mouvement lumineux des cellules dessine l’espace en même temps que les corps-cellules. Si une cellule est à l’arrêt, elle reste dans la pénombre, de même que les spectateurs-visiteurs sont assis sur des bancs et seraient éclairés s’il leur venait à bouger.
Dans nos réflexions collectives, nous n’avions pas exactement abordé la question de chacun en tant que cellule (individuelle) à la première séance.
L’orchestration s’est élaborée au fur et à mesure d’échanges par émails, concernant le protocole de mise en espace, et en mouvement des cellules, les achats de matériel, etc…

A la deuxième séance, nous avons préparé l’espace et nos accessoires ; en libérant l’espace central, installant la pénombre dans la salle, préparé une caméra et un petit projecteur, et découpés toute une série de traces comme marqueurs des cellules : des ronds de kraft blanc découpé serviront pour les plus larges à suivre la position de chacun, et des ronds plus petits de différentes largeurs qui serviront à tracer le parcours de chaque corps-cellule au sol.
Lorsque le dispositif est prêt, nous avons conviés l’ensemble des étudiants à nous rejoindre dans l’expérience performative.
Un groupe de corps-cellules particuliers est invité à se déplacer entraînant avec lui son propre marqueur, et un groupe d’assistants de cellules à les suivre, en marquant le trajet des cellules au sol.
Après une mise en place et un démarrage à la fois timide et chaotique, guidé par un extrait sonore de « Snow » de Jacob Kirkegaard , le groupe des cellules-corps s’est exercé à des déplacements dans l’espace de la salle d’atelier, et a progressivement évolué vers un mouvement commun silencieux, une harmonisation de l’ensemble qui émerge dans les dernières minutes de la proposition. A la fin, seuls les ronds marqueurs viennent dessiner les traces de ce mouvement par leur présence au sol.                                     cellules-corps dans l'espace 544

JL, quelques autres réflexionsboite noire au-delà de l’expérience décrite plus haut :
Sur la boîte noire et vide, comme lieu et non-lieu, espace physique et abstrait à la fois, une mise en abyme de ces espaces, une boîte qui contient une boîte qui contient une boîte…
La boîte comme contenant, la boîte comme dernier contenant (du corps sans vie), la boîte comme lieu du souvenir (souvenir affectifs, archives ou inventaire de toute une vie, ainsi celles de Boltanksi, à Beaubourg), la boîte noire qui contient tout cela (la caméra, l’appareil photo…)  la boîte de notre esprit crâne, la boîte vide comme le corps mort s’est vidé de ses substances, la boîte vide emplie de secrets qui en traversent les murs, la boîte noire comme expérience, de ce qui nous hante, de ce qui est…et comme expérience du vide.*

Sur l’expérience que nous avons proposé, nous pouvons développer la question des éclairages et du mouvement, au-delà d’un travail scénique, où seules les corps-cellules qui se déplacent sont mis en lumière ;
On peut observer que le mouvement est vie et s’interroger sur ce qui se passe lorsque nous sommes à l’arrêt ; on peut aussi penser à la fuite d’un prisonnier pris en chasse par un projecteur, on peut penser à un monde où les populations urbaines en particulier vont se sédentarisant, et où chacun se récrée son espace « virtuel » grâce aux nouvelles technologies, qui peuvent l’immobiliser autant que le faire voyager

Des considérations qui interrogent, au travers des artistes précédemment cités, le corps-cellule en tant que corps social et politique. Et pour revenir au corps organique, au corps en tant que système vivant lié aux autres systèmes vivants, le corps en mouvement, le corps simple, en lien avec l’espace qui l’entoure,

* Consulter l’ouvrage de Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, les Editions de Minuit, 1992.
Et pour références, l’ouvrage suivant de Trinh Xuan Thuan, Les voies de la lumière, Fayard 2007.

J.L, avril 2013

groupe

Etre debout / Parcours

Etre debout
. L’axe de recherche de ce semestre est orienté vers la mémoire du corps, notre propre mémoire ;  nous pourrons nous intéresser plus loin aux postures du corps, une gestuelle, quelque chose qui déborde l’art, et nous interroger sur la façon de traduire ce protocole au long du semestre.
Pascale Weber nous présente aujourd’hui le travail de l’américaine Mabel Elsworth Todd (1880–1956), qui fut une pionnière en occidentaux l’étude des postures du corps, et publia en 1937 l’ouvrage The Thinking Body, où elle fonde les bases de l’ideo-kinésie (pensée-mouvement), établissant le lien entre corps physique et corps émotionnel, leur alignement et harmonie. Ses recherches, développées suite à un accident corporel, servirent de base à la méthode développée par ses élèves Barbara Clark et Lulu Sweigard, et que l’on pourrait associer à la méthode de Frederick Matthias Alexander (1869-1955), lesquelles étaient destinées autant à l’éducation des postures, à la rééducation du corps en thérapie, et à la formation des danseurs et comédiens.
La notion de « Tensegrity » (tensional-integrity) : En visualisant une architecture du squelette en structures légères, où les structures biologiques des muscles et des os sont renforcées par l’équilibre entre tension et compression. L’interaction de ces forces permet un bon fonctionnement du corps dans son environnement, et de ses mouvements dans l’espace. Pour Mabel E.Todd, ici, le corps est plus proche du ballon dans une architecture tendue. Le corps, la peau, comme une voile tendue d’un bateau. Un état de laisser-aller.    Mabel Todd le corps pensant

Repères bibliographiques :
Mabel Elsworth Todd, The thinking body, 1937,
Marie Glon et Isabelle Launay, Histoires de gestes, éditions Actes Sud, 2002.

J.L, article sur l’incitation Etre debout, accompagnées de planches iconographiques à propos :

JL références être debout

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JL : Lors de l’atelier, de nouveaux groupes se forment, assis ou au sol pour commencer, et enfin debout. Je rencontre Martine laquelle vient me parler d’un projet qu’elle souhaite développer sur le parc de Versailles. Nous restons debout et commençons à marcher dans l’espace parmi les groupes d’étudiants pendant qu’elle me parle. Au cours de cette promenade, nous rencontrons Olga, et Martine l’invite à son tour à réfléchir à ce projet, et à la création d’un parcours d’œuvres contemporaines présentées dans le jardin.

atelier
Nous discutons ensemble en même temps que je les convie à dessiner un parcours dans l’espace de la salle où nous sommes. Nous rencontrons enfin Pascale et poursuivons ensemble la réflexion sur un parcours dans les jardins.

En même temps que cette discussion, nous observons les autres groupes qui s’animent : l’un d’eux trace des motifs au sol à l’aide de leur propre corps, un autre groupe tente de garder la position debout en renversant celle de son corps dans l’espace… La séance se déroule ainsi, une promenade dans un lieu physique, et où la conversation engagée nous projette dans un autre lieu, un autre parcours de l’espace, et qui est le propre de la rêverie engagée par la marche.

La situation me remémore le texte de Rilke, Notes sur la mélodie des choses**, réflexions sur l’art de la scène et les variations de plans, premier plan, arrière-plan, circulation du regard dans l’espace, jusqu’aux paysages de la peinture Renaissante où les figures s’étalent au loin dans le paysage, solitaires ou en petits groupes, cheminant dans un espace et dont on entendrait les pensées circulant des uns aux autres ; je pense aux paysages calligraphiés à l’encre en Asie, où la figure humaine vient nous donner l’échelle de l’espace en même temps que son intégration au paysage fait résonner cette nature « une » du vivant ; à ces espaces de parole partagés lors des marches en randonnées, conversations alimentées par le paysage lui-même et l’espace dans lequel nous nous trouvons.

A propos d’être debout et la conscience du corpsKo & Edge dans l’espace :
Nous sommes vertébrés et notre squelette est notre charpente.
Etre debout, c’est l’esquisse du premier pas, le début d’un voyage.
Etre debout, c’est aussi tomber et se relever après une chute, se remettre d’un choc, d’une maladie (« être sur pieds »).
Etre debout, se tenir droit, c’est présenter sa dignité et ne pas se laisser abattre face à l’adversité.

Marcher sur un fil,
le fil de la vie,
Mémoire du corps,
comment se souvenir du premier pas ? Comment se souvient-on que l’on sait marcher ? Comment mettre un pied devant l’autre ? Comment ça (-je) marche ?

Ici une video sur ce thème, Ko Murobushi et ses danseurs, au Tokyo Performing Arts Market 2008.

Marche / Equilibre / Rencontre
Dialogue avec son corps / Dialogue avec l’espace / Avec l’autre

* Sur la notion de Tensegrity, voir l’article sur le site de Tom Flemons
** Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses (1898), éditions Allia, Paris, 2008 (traduction française de Bernard Pautrat)

J.L avril 2013

Tensegrity

Radio : Ecouter sur ce thème l’émission radiophonique sur la bipédie : L’Homme dressé, diffusée sur France Culture dans Continent Sciences par Stéphane Deligeorges avec Avec Christine Tardieu, paléontologue, biologiste, le 15 avril 2013.

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Parcours

Suite à la proposition de Martine de réfléchir à un parcours muséographique dans les jardins de Versailles lors de la séance Etre debout, Pascale Weber nous incite aujourd’hui à nous imaginer un parcours dans un tel lieu historique et à la réalisation d’un projet virtuel.

En nous présentant des artistes ayant travaillé dans les jardins, Giuseppe Penone Othoniel qui s’est associé à l’espace créé par Lenôtre, Vas Conselos, Guido Remi, Bernard Venet, artiste conceptuel qui présenta un ensemble de sculptures le long d’un dans le parc en 2011…
Une visite virtuelle du parc et du parcours du roi, de la grande perspective et le bassin de Latone à l’Orangerie, le bosquet de la Reine, le bassin d’Apollon.

Comment une œuvre peut-elle réactiver un lieu ? Comment penser l’œuvre par rapport au lieu ? Et enfin, comment présenter le projet, de son élaboration virtuelle à sa concrétisation sur le terrain ?

Deux séances seront dédiées à ce cheminement, pour y proposer, individuellement ou collectivement, une œuvre ou un parcours dans le parc du château de Versailles. Les réflexions cheminement entre parcours politique, esthétique, ludique… Comme l’élaboration d’un projet de piste d’atterrissage couvrant le grand bassin, un projet de jardins partagés, de logements sociaux, une réflexion sur les réalités politiques et sociales de notre époque faisant écho à la monumentalité du lieu et de son histoire. Des discussions aussi sur le temps et l’espace, avec une marche au rythme ralenti dans les jardins.

Pour documentation, un article du journal Libération le 28 mars 2013 sur le bosquet du Théâtre-d’eau à Versailles.

Bernard Venet à Versailles

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Couvrir

Incitation Couvrir : Le terme a son paradoxe, et cache plusieurs sens, et d’autres termes peuvent lui être associés : déposer, cacher, réchauffer, recouvrir, découvrir… protéger (en situation de danger), couvrir de mots, gâter quelqu’un, étouffer… Pascale Weber nous a invité à apporter pour cette séance une étoffe, un tissu.

JL : La notion de recouvrement, des corps (le vêtement, le linceul), couvrir un espace, une distance. Couvrir est un geste de la main, des yeux, des mots.
En art, on révèle ou dissimule : le street art, recouvrement des surfaces murales, où les artistes peignent par recouvrement de la surface et de l’œuvre qui précède (en respectant la règle que la précédente ait été terminée avant d’être à son tour recouverte – il n’est pas rare de lire une note annonçant le travail en cours, sur un mur), et illustre le mouvement continu du cours de choses.
La vie est mouvement, et lorsque la vie s’en va, on couvre le corps de son linceul.

L’Action painting (mouvement né aux Etats Unis en 1951) considère la valeur de l’engagement physique de l’artiste et de sa performance, l’acte de peindre est geste de recouvrement d’une surface : Jackson Pollock (en dripping) recouvre les surfaces de la peinture qui « imprime » les mouvements de son corps.
Roman Opalka a quant à lui œuvré sur la notion du couvrir dans un geste rituel de marquage du temps qui passe par recouvrement de ses toiles en même temps qu’il observe le temps qui passe sur son propre visage, en son œuvre intitulée « OPALKA 1965/1-∞» s’est achevée en août 2011. Voir la video sur Roman Opalka des archives de l’INA, en 1994.
Christo et Jeanne Claude, qui faisaient partie du mouvement des nouveaux réalistes (dont faisait également partie Villeglé, qui travaille à découvrir les surfaces d’affichage en extrayant des couches successives, une forme de peinture par « retrait »), ont investit les champs de l’art urbain et de l’art dans la nature par le geste de couvrir.

L’intention est mouvement, puisque le geste en suppose un autre à la suite :
Couvrir pour mieux révéler, couvrir pour découvrir

Robert Mapplethorpe et le  » White Gauze  » : avec cette série photographique en 1984, très controversée à cette époque, s’intéresse à la question des genres, le couple masculin enveloppé dans un cocon par plusieurs couches de gaze, qui les protège, les réunit, les libère enfin. Le contexte des années 80, les revendications des différences, sociales, sexuelles, et l’apparition de la maladie du sida, qui emporta le photographe en 1989.
Orlan, en performances provocatives et œuvre iconographique, revisite les mythes de la femme, la mère, la sainte et la prostituée, et met en avant la question de la marchandisation de la femme. Avec le baiser de l’artiste, 1977, elle cache son corps habillé par un bouclier de plastique sur lequel figure son torse nu et une machine à baisers. L’artiste repousse sans cesse les normes et frontières de la représentation du corps depuis une indécence hérétique vue du contexte de la fin des années 60, avec les représentations de la vierge au sein nu, jusqu’aux hybridations de son propre corps, avec les outils de la chirurgie esthétique, puis ceux du numérique.
(voir article sur Orlan dans le cadre de l’exposition Elles au Centre Pompidou)

Sommes-nous plus apaisés aujourd’hui dans le monde de l’art, où tant d’espaces ont été explorés ? Quels sont les espaces où nous nous sentons protégés, liés à la communauté du vivant, que souhaitons-nous exposer ou révéler en couvrant, les corps, les espaces, que cachons-nous en dévoilant ?

Lors de la séance d’atelier, j’ai rejoint Olga Tysko et Bogdana Kuznetsova, lesquelles avaient apporté une bobine de fil noir. Bogdana commença à couvrir sa main avec la bobine, tissage, toile, gant en fil d’araignée, Olga l’a rejointe, et je devenais tisseuse d’elles. En les rejoignant à mon tour, j’ai pu également sentir cet effacement du corps singulier dans l’apparition d’un corps collectif physique.
Léger, et pourtant consistant, nous avons veillé à ne pas lier trop fortement, et c’est cette souplesse dans la contrainte des membres, nos avants-bras et mains, qui en permettait la respiration, et une circulation douce des énergies de chacune.
Au long de la séance, que nous avons documenté au fur et à mesure, les corps se sont « bouturés ». Tout en resserrant les liens par l’action de ce tissage, nous avons observé qu’arrive un moment où les limites des corps ne sont plus très définies.
Nous avons opéré quelques déplacements dans l’espace, testé la possibilité de se déplacer de concert, testé les contre-sens. Puis libéré les corps : Bogdana coupant les fils aux ciseaux. Un geste faisant également partie de l’action, un affranchissement des corps, puis retrouver sa mobilité et le bout de ses doigts. C’était une expérience très intéressante dans l’observation attentive de ce qui est en train se passer, ici et maintenant, la gaité de l’acte, et la confiance mutuelle à faire ainsi « corps commun ».

Documentation :
Je joins quelques images de notre expérience avec Bogdana et Olga, lors de l’atelier, lesquelles je ne peux m’empêcher d’associer au travail des artistes Geneviève Grabowski et Violaine Burgard, après la visite de leur exposition Les jeunes filles russes, d’après le texte « La guerre n’a pas un visage de femmes » de Svetlana Alexievitch. Un très beau travail (présenté jusqu’au 13 avril à ‘Anis Gras, le lieu de l’autre’) :  L’exposition, conçue telle une promenade, nous emmène à travers les témoignages des jeunes filles russes parties au front pendant la deuxième guerre mondiale, recueillis par l’auteur. Les artistes se sont immergées dans ces histoires, les ont retissées, recousues, et nous en livrent un parcours sur le fil de la vie, dans la trame des fibres portées, usées, des cahiers de souvenirs raccommodés, portant les mots, les images surgies de leurs mémoires, réparer la féminité, les blessures ; en un lieu d’intimité que nous explorons avec elles, à l’écoute de ces espaces, lieux, vies, liens, au travers des dispositifs sensibles, installations et grande table de lecture recouverte de notes, cahiers, images qui nous sont donnés à lire de nos mains. Toutes deux retracent leurs souvenirs de ces souvenirs en « petites formes » jouées pendant l’exposition. La danse de Marguerite Papazoglou nous en donne une vision singulière elle aussi, seule, dans une salle qui constitue une partie de l’exposition, jonchée de vêtements usés et pliés, dépouilles de l’être, où les mouvements retentissent dans le silence, jusqu’à son dénudement. Extrait du texte: « J’ai cueilli des violettes. Un petit bouquet pas plus gros que ça. J’ai cueilli ce bouquet et l’ai attaché à ma baïonnette . »

Puis, deux réalisations personnelles faisant suite à cet atelier avec Olga et Bogdana, en développant d’après la documentation « sur le vif » de la séance, la notion de lien et sa mise en abyme visuelle. Ces deux réalisation sont par ailleurs intégrées dans mes travaux de fin d’atelier, présenté dans l’article de synthèse.

J.L avril 2013.Couvrir

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Les jeunes filles russes

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Et pour clore cet article, en citation visuelle, The Welcoming hands, de Louise Bourgeois*:
Un ensemble de cinq sculptures en bronze est présenté au Jardin des Tuileries, à l’approche du musée du Jeu de Paume.
Leur présence discrète, posées sur des blocs de granit, nous appelle à une méditation sur les rapports humains.
Cette œuvre exposée en plein air fait partie des collections d’œuvres d’art public de la Ville de Paris.
* consulter ici le dossier pédagogique de l’exposition an Centre Pompidou en 2008.

Louise Bourgeois

Objet magique

L’objet magique, celui qui nous protège et nous émerveille, ou nous inquiète…
L’année dernière était présentée au musée du Quai Branly l’exposition Les maîtres du désordre, dont Jean de Loisy était le commissaire, et pour lequel l’artiste agit comme un anthropologue, un « révélateur » des choses de ce monde.
L’exposition, présentait un vaste ensemble d’objets animistes et d’œuvres d’art dont la force est qu’ils parlent et agissent d’eux-mêmes.
Les objets magiques sont ambivalents, ils peuvent soigner ou nuire, tout est question d’intention.
Ils sont parfois des objets qui permettent de communiquer avec d’autres espaces-temps, ou d’autres espèces (ainsi le cou de girafe articulé d’Aoo qui permet de communiquer avec le peuple girafe). On peut aussi considérer les baguettes de sourcier, le pendule, comme objets magiques (en relation avec l’invisible) autant qu’utilitaires (trouver l’eau, mesurer les vibrations énergétiques).

Les maitres du désordre au musée du Quai Branly

JL : Les objets magiques sont partout autour de nous et en nous. Certains objets sont si immatériels, que seules les images peuvent le traduire :
Le regard que l’on porte sur le monde est un objet magique.

Nous avons ou rencontrons régulièrement des objets magiques. Objets parfois banals, nous leur conférons un pouvoir particulier, et de fait devenons magiciens nous-mêmes.
Ce sont nos intentions qui les animent ; à nous de savoir nous en servir.

Certains objets magiques sont si personnels, que nous ne pouvons les dévoiler à autrui, et nous seuls connaissons leur valeur.

D’autres peuvent être anonymes, discrets, et nous partageons avec eux leur secret tacitement. D’autres sont là, vivant et dynamiques, accessibles à tous, et là encore, nous pouvons en prendre soin comme ils prennent soin de nous. Il est question de partage et de respect dans le vivre ensemble. Ces « objets magiques » à forte teneur politique et sociale, sont biens communs du vivant.

Le soleil et la lumière et le temps.

Le Weather project d’Olafur Eliasson, présenté en 2003, à la Turbine Hall de la Tate Modern à Londres, est un bel objet magique qui se partage entre tous.
Ici, une page extraite de mon exposé sur l’artiste pour le cours de Marion Laval-Jeantet, La fabrique des images, les usages du vivant : l’œuvre de l’artiste invite les visiteurs à l’observation d’un soleil à l’intérieur du lieu, dont la superficie est doublée par agrandissement vers le haut à l’aide d’un immense plafond-miroir. Les visiteurs prennent place dans l’espace, qui devient lieu de danse improvisée au sol. Le projet active le lieu comme espace collectif, où les visiteurs se retrouvent autour d’un soleil fédérateur.

Suit une petite galerie d’objets magiques qui me laissent observer tout le charme de la vie et joindre le matériel à l’immatériel.

La Sphère, elle se déplace avec le temps, on ne sait jamais où on va la trouver sur le chemin, peut-être quelque part encore sur ce blog…Jeanne Laurent Paris sphère sous la neige

Quelques réalisations d’objets magiques :

Paz y Sabio, le sage se déplace dans le paysage, à l’horizon atterrit un arc-en-ciel…Paz y sabio Jeanne Laurent

 

J.L, avril 2013

L’homme sauvage

BUB Eric Arnal
Spectacle BUB d’Eric-Arnal-Burtschy Photo ©-Jean-Christophe-Arav

Atelier du 14 Janvier : Voici un article sur ce thème en rapport à la danse et à la performance.

J.L : L’homme sauvage nous accompagne de tous temps, il est de toutes les époques et de toutes les cultures. Par-delà les mythes, les croyances ancestrales et ses multiples figures et représentations, il me semble intéressant de considérer l’homme sauvage qui est en nous, son rapport à notre corps, à notre être, et à notre environnement.

Sur cette thématique, sa présence à notre monde contemporain, Jeanne Laurent Paris photos danseen me référant à la danse et à la physicalité, suit une présentation de ce qu’est la danse buto en tant qu’espace de son expression, ainsi que de la figure de l’homme sauvage urbain contemporain.
Des liens actifs au long de cet article permettront de consulter des vidéos en ligne sur les artistes correspondants.

L’homme sauvage, sans distinction de genres, est une figure qui marque les révolutions dans l’histoire de la danse.

Isadora Duncan, Loie Fuller, à la fin du 19e siècle-début du XXe sièce, inaugurèrent un genre nouveau de la danse, libérant le corps des entraves de la danse classique (tutu, corsets, pointes),
On pourra se référer à La danse de la sorcière, « Hexentanz », 1929, de Mary Wigman, qui anticipe les débuts de la danse buto trente ans plus tard. (Consulter l’article du Centre Pompidou sur Mary Wigman, exposition Traces du Sacré, 2008).
Nijinski et Diaghilev, avec les Ballets russes, marquent ensuite un tournant de la danse classique avec L’après-midi d’un faune, crée à Paris en 1912, et Le Sacre du Printemps (1913), chorégraphiés et interprété par Nikinsky.
Maurice Béjart en 1970 et Pina Bausch en 1975, en offrent à leur tour une autre version, flamboyante chacune, des hommes et des femmes réunis en une danse puissante et sauvage.

La danse Buto.

Ushio Amagatsu dialogue avec la gravité - Unestsu
Ushio Amagatsu dialogue avec la gravité – Unestsu
Hijikata ©  photo Mitsutoshi Hanaga
Hijikata © photo Mitsutoshi Hanaga

Danse de l’être, danse des origines.
L’essence du corps est mouvement (pour rejoindre Nietzsche pour qui l’essence de l’être est le désir et le désir s’exprime à travers le mouvement, qui est vie).
Le mouvement réconcilie le dedans et le dehors, le corps transmet l’expression de l’essence de l’être.

Fondateur du mouvement de la danse buto, au Japon en 1959, Hijikata poussait le corps au-delà des limitations de la danse moderne, explorant les formes archétypales du japon ancien, libérant le corps de l’influence occidentale en écartant les normes de beauté occidentales.

Carlotta Ikeda © photo Laurencine Lot
Carlotta Ikeda © photo Laurencine Lot

Communément appelée la « Danse des ténèbres, Ankoku Buto », on peut la percevoir avant tout comme danse et mouvement de l’être dans son essence; faisant partie des différents genres de la danse contemporaine, cette danse des origines n’a pas d’âge, ni pour notre histoire, ni pour la vie du danseur.
Pour en présenter quelques uns en images filmées :
Carlota Ikeda, Uchuu Cabaret
Ko Murobushi, Quick Silver and Dead
Gyohei Zaitsu, portrait de Sandrine Romet-Lemonne

Kazuo Ohno né en 1906, un deuxième père de la danse buto, a dansé toute sa vie. Hommage et témoignage, il danse ici de tout son corps et conscience, en mémoire de son solo La Argentina, à Tokyo en 2002.

Atsushi in Grecee 2012 photo Pagratis Pagratidis
Atsushi, Grèce 2012 photo Pagratis Pagratidis

Ces artistes de la danse buto nous ramènent à nos origines et nous réconcilient avec le vivant, de toutes espèces.  Ils nous remémorent la force de notre corps, de notre squelette, nos muscles, notre peau. La société de ce nouveau millénaire oublie de nous enseigner combien notre corps est en contact avec les éléments. Il ne s’agit pas d’émotions ou de paraître, mais de l’essence de notre rapport au monde.
Voici pourquoi je préfère décrire cette forme de la danse contemporaine, née en 1959 au Japon avec Hijikata, comme « la danse des origines ». La danse questionne notre rapport au monde et au vivant par le mouvement de l’être. Ici l’homme sauvage n’est pas vécu seulement dans son animalité instinctuelle; il est au monde, avec le monde et ce qui le meut; en lien avec les forces de la nature, il évolue avec les éléments dans une énergie vitale. L’ego n’est plus dans un rapport différencié à son environnement, le danseur devient Un avec le monde.
Née au Japon, le Buto est une forme de danse qui a désormais un rayonnement international. Des générations successives de danseurs ont permis à cette danse d’avant-garde de se développer; Très bien accueillie en France, elle reste assez peu connue du public, et nombre de compagnies et danseurs japonais y ont un ancrage fort. (Sankai Juku, Carlotta Ikeda, Masaki Iwana, Nanami Koshou, Gyohei Zaitsu, et d’autres artistes, tels Léone Cats, Diego Pinon, contribuent à la transmission de son essence en France.

On pourra aussi penser l’homme sauvage en milieu urbain.
Ici le Hors-humain, créature étrange qui habite nos lieux et non-lieux, nos espaces cachés de la ville comme le fond de notre psyché; Il connait la ville de tous ses recoins obscurs et fait ressurgir une force puissante d’adaptation à son monde environnant. Si nous ne le voyons pas sauter sur un pont, c’est qu’il est peut-être parti se baigner au lac de l’opéra, ou faire son yoga sur un toit. Ce fringuant jeune homme, né en 1944, cultive le souffle de vie et nous enseigne que la force est en nous, avec nous.Hors-humain
Voir son site Horshumain.org, et le film de Yann Minh tourné en 1997.

Nous pouvons aussi découvrir Ismaera, danseur contemporain japonais, « danseur de ville », lequel expérimente différentes formes de danse, en grande physicalité : Sukima 2

BUB Eric Arnal Burtschy © Jean-Christophe Arav
Spectacle BUB d’Eric-Arnal-Burtschy Photo ©-Jean-Christophe-Arav

L’homme sauvage versus l’homme contemporain? Il est surtout question du corps, et parlant de sa vitalité, de sa santé.
L’homme sauvage nous lie au cycle vie-mort-vie, pour nous rappeler que nous sommes de simples mortels et nous inviter à nous mouvoir, que la prise de risque fait partie du processus vital.
Nous prenons responsabilité de notre corps et notre rapport à l’espace.
Le corps devient essence, rien de superflu ne l’encombre, il est question de sa vitalité.
Une expérience physique de l’être au monde.

Des travaux personnels ou collaboratifs relatifs à ce thème en photos suivantes :Jeanne Laurent Paris_Marguerite Papazoglou & atelier NanamiKoshou_Espace TENRI_photos J.Laurent&W.OrregaGarcia

Jeanne Laurent Paris_figure homme sauvagele sauvage à apprivoiser

Autour de cet article, on pourra également se référer à l’ouvrage de Clarissa Pinkola d’Estés, « Femmes qui courent avec les loups » (1992), aux éditions Grasset,1996, pour la traduction française.

J.L, avril 2013