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Cellule / corps dans l’espace

. Cette incitation proposée par Pascale Weber nous emmène vers la relation du corps-cellule relié à d’autres corps-cellules ; un corps particulier en contact avec un-des autre-s corps particuliers.
De la nature organique d’une cellule à la réalité existentielle et relationnelle des individus entre eux ou avec des autres éléments.

Ainsi l’artiste Liu Bolin, qui fait œuvre photographique de sa fusion dans le paysage, une recherche sur l’identité, le lieu, et la société, dans sa série « Hide in the city » (2005-2010).
Le rapport au corps en performance, avec Jerzy Grotowski, réformateur du théâtre du XXe siècle et fondateur du théâtre physique, théâtre « pauvre » qui refuse le maquillage, les effets spéciaux, les décors, et entraîne les comédiens à intégrer leur personnage de tout leur corps : un training très physique, qui s’intéresse aussi à muscler le visage, à la distordre, à ce que le comédien crée son propre masque, sans artifices. Grotowski qui a créé son théâtre itinérant, qui parcourt les chemins et s’arrête au lieu qui lui convient. Consulter ici  un document des archives de l’Ina.
Pascale Weber nous présente également un de son projet interactif Nymphæa Alba Ballet à Taipei, où les fleurs nénuphars en réseau se déplacent en interaction avec les visiteurs et des stations météos d’autres régions du monde. Une réflexion sur le vivre ensemble, à laquelle on associe volontiers cette pensée : « Un battement d’ailes de papillon peut entraîner un raz-de-marée ».

Nous sommes ensuite invités à travailler ensemble sur les échelles de perception du corps dans l’espace, et sur la notion de cellule, individuelle et pourtant connectée aux autres.

JL : En imaginant un espace pour les cellules à « habiter », d’après un lieu existant mais non défini géographiquement, un duo de boites en pleine nature, lesquelles étaient mentionnées dans un article précédent (ici), et qui serviront de base à la réflexion de l’ensemble du groupe.
Benjamin, Lin, Martine et moi-même nous sommes rejoints sur une discussion pour cette incitation, en un lancé d’idées et de références sur le rapport du corps à l’espace. Rapports à l’autre, au temps, à l’espace, nous orientent aussi vers Anri Sala, Lars Von Trier, Lucy Orta et ses vêtements collectifs, la lumière avec James Turrel et Olafur Eliasson, et l’installation récente « Rain room », des artistes Florian Ortkrass, Stuart Wood & Hannes Koch, du groupe Random International, présentée à la Barbican à Londres.                           en référence au projet

Ensemble, nous avons développé des idées sur les corps-cellules dans l’espace de la grande boite noire, à l’arrêt, en déplacement, et leur mise en exergue dans l’espace par des jeux de lumières qui suivent les mouvements des différents corps-cellules (douches pour cellule, veilles et mémoires lumineuses du mouvement d’une/des cellules et de leurs déplacements).notes et croquis projet

L’idée est que les corps-cellules réparties dans l’espace, activent des capteurs de lumière répartis en grille au plafond de la salle, lesquels vont éclairer en douche chaque cellule se déplaçant, permettant de suivre son parcours au fur et à mesure.
Ainsi, le mouvement lumineux des cellules dessine l’espace en même temps que les corps-cellules. Si une cellule est à l’arrêt, elle reste dans la pénombre, de même que les spectateurs-visiteurs sont assis sur des bancs et seraient éclairés s’il leur venait à bouger.
Dans nos réflexions collectives, nous n’avions pas exactement abordé la question de chacun en tant que cellule (individuelle) à la première séance.
L’orchestration s’est élaborée au fur et à mesure d’échanges par émails, concernant le protocole de mise en espace, et en mouvement des cellules, les achats de matériel, etc…

A la deuxième séance, nous avons préparé l’espace et nos accessoires ; en libérant l’espace central, installant la pénombre dans la salle, préparé une caméra et un petit projecteur, et découpés toute une série de traces comme marqueurs des cellules : des ronds de kraft blanc découpé serviront pour les plus larges à suivre la position de chacun, et des ronds plus petits de différentes largeurs qui serviront à tracer le parcours de chaque corps-cellule au sol.
Lorsque le dispositif est prêt, nous avons conviés l’ensemble des étudiants à nous rejoindre dans l’expérience performative.
Un groupe de corps-cellules particuliers est invité à se déplacer entraînant avec lui son propre marqueur, et un groupe d’assistants de cellules à les suivre, en marquant le trajet des cellules au sol.
Après une mise en place et un démarrage à la fois timide et chaotique, guidé par un extrait sonore de « Snow » de Jacob Kirkegaard , le groupe des cellules-corps s’est exercé à des déplacements dans l’espace de la salle d’atelier, et a progressivement évolué vers un mouvement commun silencieux, une harmonisation de l’ensemble qui émerge dans les dernières minutes de la proposition. A la fin, seuls les ronds marqueurs viennent dessiner les traces de ce mouvement par leur présence au sol.                                     cellules-corps dans l'espace 544

JL, quelques autres réflexionsboite noire au-delà de l’expérience décrite plus haut :
Sur la boîte noire et vide, comme lieu et non-lieu, espace physique et abstrait à la fois, une mise en abyme de ces espaces, une boîte qui contient une boîte qui contient une boîte…
La boîte comme contenant, la boîte comme dernier contenant (du corps sans vie), la boîte comme lieu du souvenir (souvenir affectifs, archives ou inventaire de toute une vie, ainsi celles de Boltanksi, à Beaubourg), la boîte noire qui contient tout cela (la caméra, l’appareil photo…)  la boîte de notre esprit crâne, la boîte vide comme le corps mort s’est vidé de ses substances, la boîte vide emplie de secrets qui en traversent les murs, la boîte noire comme expérience, de ce qui nous hante, de ce qui est…et comme expérience du vide.*

Sur l’expérience que nous avons proposé, nous pouvons développer la question des éclairages et du mouvement, au-delà d’un travail scénique, où seules les corps-cellules qui se déplacent sont mis en lumière ;
On peut observer que le mouvement est vie et s’interroger sur ce qui se passe lorsque nous sommes à l’arrêt ; on peut aussi penser à la fuite d’un prisonnier pris en chasse par un projecteur, on peut penser à un monde où les populations urbaines en particulier vont se sédentarisant, et où chacun se récrée son espace « virtuel » grâce aux nouvelles technologies, qui peuvent l’immobiliser autant que le faire voyager

Des considérations qui interrogent, au travers des artistes précédemment cités, le corps-cellule en tant que corps social et politique. Et pour revenir au corps organique, au corps en tant que système vivant lié aux autres systèmes vivants, le corps en mouvement, le corps simple, en lien avec l’espace qui l’entoure,

* Consulter l’ouvrage de Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, les Editions de Minuit, 1992.
Et pour références, l’ouvrage suivant de Trinh Xuan Thuan, Les voies de la lumière, Fayard 2007.

J.L, avril 2013

groupe

Couvrir

Incitation Couvrir : Le terme a son paradoxe, et cache plusieurs sens, et d’autres termes peuvent lui être associés : déposer, cacher, réchauffer, recouvrir, découvrir… protéger (en situation de danger), couvrir de mots, gâter quelqu’un, étouffer… Pascale Weber nous a invité à apporter pour cette séance une étoffe, un tissu.

JL : La notion de recouvrement, des corps (le vêtement, le linceul), couvrir un espace, une distance. Couvrir est un geste de la main, des yeux, des mots.
En art, on révèle ou dissimule : le street art, recouvrement des surfaces murales, où les artistes peignent par recouvrement de la surface et de l’œuvre qui précède (en respectant la règle que la précédente ait été terminée avant d’être à son tour recouverte – il n’est pas rare de lire une note annonçant le travail en cours, sur un mur), et illustre le mouvement continu du cours de choses.
La vie est mouvement, et lorsque la vie s’en va, on couvre le corps de son linceul.

L’Action painting (mouvement né aux Etats Unis en 1951) considère la valeur de l’engagement physique de l’artiste et de sa performance, l’acte de peindre est geste de recouvrement d’une surface : Jackson Pollock (en dripping) recouvre les surfaces de la peinture qui « imprime » les mouvements de son corps.
Roman Opalka a quant à lui œuvré sur la notion du couvrir dans un geste rituel de marquage du temps qui passe par recouvrement de ses toiles en même temps qu’il observe le temps qui passe sur son propre visage, en son œuvre intitulée « OPALKA 1965/1-∞» s’est achevée en août 2011. Voir la video sur Roman Opalka des archives de l’INA, en 1994.
Christo et Jeanne Claude, qui faisaient partie du mouvement des nouveaux réalistes (dont faisait également partie Villeglé, qui travaille à découvrir les surfaces d’affichage en extrayant des couches successives, une forme de peinture par « retrait »), ont investit les champs de l’art urbain et de l’art dans la nature par le geste de couvrir.

L’intention est mouvement, puisque le geste en suppose un autre à la suite :
Couvrir pour mieux révéler, couvrir pour découvrir

Robert Mapplethorpe et le  » White Gauze  » : avec cette série photographique en 1984, très controversée à cette époque, s’intéresse à la question des genres, le couple masculin enveloppé dans un cocon par plusieurs couches de gaze, qui les protège, les réunit, les libère enfin. Le contexte des années 80, les revendications des différences, sociales, sexuelles, et l’apparition de la maladie du sida, qui emporta le photographe en 1989.
Orlan, en performances provocatives et œuvre iconographique, revisite les mythes de la femme, la mère, la sainte et la prostituée, et met en avant la question de la marchandisation de la femme. Avec le baiser de l’artiste, 1977, elle cache son corps habillé par un bouclier de plastique sur lequel figure son torse nu et une machine à baisers. L’artiste repousse sans cesse les normes et frontières de la représentation du corps depuis une indécence hérétique vue du contexte de la fin des années 60, avec les représentations de la vierge au sein nu, jusqu’aux hybridations de son propre corps, avec les outils de la chirurgie esthétique, puis ceux du numérique.
(voir article sur Orlan dans le cadre de l’exposition Elles au Centre Pompidou)

Sommes-nous plus apaisés aujourd’hui dans le monde de l’art, où tant d’espaces ont été explorés ? Quels sont les espaces où nous nous sentons protégés, liés à la communauté du vivant, que souhaitons-nous exposer ou révéler en couvrant, les corps, les espaces, que cachons-nous en dévoilant ?

Lors de la séance d’atelier, j’ai rejoint Olga Tysko et Bogdana Kuznetsova, lesquelles avaient apporté une bobine de fil noir. Bogdana commença à couvrir sa main avec la bobine, tissage, toile, gant en fil d’araignée, Olga l’a rejointe, et je devenais tisseuse d’elles. En les rejoignant à mon tour, j’ai pu également sentir cet effacement du corps singulier dans l’apparition d’un corps collectif physique.
Léger, et pourtant consistant, nous avons veillé à ne pas lier trop fortement, et c’est cette souplesse dans la contrainte des membres, nos avants-bras et mains, qui en permettait la respiration, et une circulation douce des énergies de chacune.
Au long de la séance, que nous avons documenté au fur et à mesure, les corps se sont « bouturés ». Tout en resserrant les liens par l’action de ce tissage, nous avons observé qu’arrive un moment où les limites des corps ne sont plus très définies.
Nous avons opéré quelques déplacements dans l’espace, testé la possibilité de se déplacer de concert, testé les contre-sens. Puis libéré les corps : Bogdana coupant les fils aux ciseaux. Un geste faisant également partie de l’action, un affranchissement des corps, puis retrouver sa mobilité et le bout de ses doigts. C’était une expérience très intéressante dans l’observation attentive de ce qui est en train se passer, ici et maintenant, la gaité de l’acte, et la confiance mutuelle à faire ainsi « corps commun ».

Documentation :
Je joins quelques images de notre expérience avec Bogdana et Olga, lors de l’atelier, lesquelles je ne peux m’empêcher d’associer au travail des artistes Geneviève Grabowski et Violaine Burgard, après la visite de leur exposition Les jeunes filles russes, d’après le texte « La guerre n’a pas un visage de femmes » de Svetlana Alexievitch. Un très beau travail (présenté jusqu’au 13 avril à ‘Anis Gras, le lieu de l’autre’) :  L’exposition, conçue telle une promenade, nous emmène à travers les témoignages des jeunes filles russes parties au front pendant la deuxième guerre mondiale, recueillis par l’auteur. Les artistes se sont immergées dans ces histoires, les ont retissées, recousues, et nous en livrent un parcours sur le fil de la vie, dans la trame des fibres portées, usées, des cahiers de souvenirs raccommodés, portant les mots, les images surgies de leurs mémoires, réparer la féminité, les blessures ; en un lieu d’intimité que nous explorons avec elles, à l’écoute de ces espaces, lieux, vies, liens, au travers des dispositifs sensibles, installations et grande table de lecture recouverte de notes, cahiers, images qui nous sont donnés à lire de nos mains. Toutes deux retracent leurs souvenirs de ces souvenirs en « petites formes » jouées pendant l’exposition. La danse de Marguerite Papazoglou nous en donne une vision singulière elle aussi, seule, dans une salle qui constitue une partie de l’exposition, jonchée de vêtements usés et pliés, dépouilles de l’être, où les mouvements retentissent dans le silence, jusqu’à son dénudement. Extrait du texte: « J’ai cueilli des violettes. Un petit bouquet pas plus gros que ça. J’ai cueilli ce bouquet et l’ai attaché à ma baïonnette . »

Puis, deux réalisations personnelles faisant suite à cet atelier avec Olga et Bogdana, en développant d’après la documentation « sur le vif » de la séance, la notion de lien et sa mise en abyme visuelle. Ces deux réalisation sont par ailleurs intégrées dans mes travaux de fin d’atelier, présenté dans l’article de synthèse.

J.L avril 2013.Couvrir

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Les jeunes filles russes

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Et pour clore cet article, en citation visuelle, The Welcoming hands, de Louise Bourgeois*:
Un ensemble de cinq sculptures en bronze est présenté au Jardin des Tuileries, à l’approche du musée du Jeu de Paume.
Leur présence discrète, posées sur des blocs de granit, nous appelle à une méditation sur les rapports humains.
Cette œuvre exposée en plein air fait partie des collections d’œuvres d’art public de la Ville de Paris.
* consulter ici le dossier pédagogique de l’exposition an Centre Pompidou en 2008.

Louise Bourgeois